oct
22

Le business Arvo Pärt

Le compositeur Arvo Pärt entretient une relation symbiotique avec sa maison de disques ECM Records. Et lucrative.

Je ne prends pas beaucoup de risques en affirmant que l’Estonien Arvo Pärt est certainement l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle. Voire du XXIe siècle : l’homme, né en 1935, est en effet toujours vivant. J’ai tiré l’essentiel de ce qui va suivre de The Cambridge Companion to Arvo Pärt, le livre le plus complet et le plus récent (2012) sur le compositeur. Écrit par des universitaires, il se révèle passionnant et très accessible, comme tout livre de cette belle collection qu’est The Cambridge companion to[1]. Malheureusement, il n’est disponible qu’en anglais.

 Arvo PärtParler de business autour d’un compositeur majeur, la chose se conçoit, mais quel rapport avec le sacré, me diriez-vous ? Et bien la musique de Pärt est dans son immense majorité de la musique sacrée. D’obédience orthodoxe, Pärt est un homme profondément religieux. Ceci lui valu d’ailleurs quelques soucis avec le régime soviétique dans ses jeunes années[2]. L’URSS ne goûtait pas beaucoup le divin ; il faisait concurrence à l’idéal marxiste, lui aussi placé au-dessus de tout. Dès les années 60, Arvo Pärt décrivait pourtant sa musique comme « la quête de la vérité, de la pureté, en fait la quête de Dieu ». Il est peu surprenant dès lors que l’une des ses œuvres à caractère religieux, Credo (1968), fut rapidement interdite de diffusion et de circulation.

 Début de la collaboration avec ECM Records

 Cette censure fut le point de départ d’une longue réflexion de Pärt sur sa musique. En 1976, soit huit ans plus tard, il inaugura un système unique et minimaliste de composition qui le rendit célèbre : le tintinnabuli (du latin tintinnabulum : cloche). Peu après, en 1980, Pärt s’installa en Europe de l’Ouest pour se dérober aux pressions du régime communiste.

 C’est en 1984 que Pärt commence sa collaboration jamais rompue depuis avec ECM Records, maison de disque munichoise. Le fondateur d’ECM Records, Manfred Eicher, raconta que son premier contact avec la musique de Pärt se fit au volant de sa voiture en 1977. Il serait tombé par hasard à la radio sur un enregistrement de Tabula Rasa. Il se serait immédiatement arrêté pour l’écouter et aurait ensuite tout entrepris pour connaître Pärt et son œuvre. Il compara l’écoute de Tabula Rasa à « une météorite tombé du ciel », rien que ça. Ceci dit, comment ne pas lui donner raison ?

 Mais cet émerveillement ne se fit pas qu’à sens unique. Une fois mis en contact avec Manfred Eicher, Pärt ne fut pas en reste devant la qualité du label. ECM compte dans ses rangs l’une des chorales les plus douées au monde, the Hilliard Ensemble, ainsi que de remarquables ingénieurs du son. Pärt, lui-même ancien ingénieur du son à la radio estonienne, fut enchanté par la qualité du label. Du jour où Pärt entendit pour la première fois ECM enregistrer ses compositions, il déclara que tous ses doutes sur sa musique avaient enfin été levés. L’interprétation, le chant, l’intonation ;« Tout était parfait » pour Pärt.

 Le mythe du « moine » Pärt façonné par son label

 C’est aussi à cet instant que le label commença à façonner le mythe Arvo Pärt, qui n’était jusqu’alors connu que de quelques initiés. Dans le livret accompagnant le premier disque réalisé conjointement par ECM et Pärt, Tabula Rasa (1984), le critique Wolfgang Sandner décrivit la musique de Pärt comme mystique et sa technique de composition comme « secret et inconnue ». Dès ce moment, l’image d’ascète religieux ne quitta plus le compositeur orthodoxe, notamment dans les commentaires des médias. Ce premier livret façonna durablement l’image que les gens se firent d’Arvo Pärt.

 Le livret rapprocha aussi sa musique avec les chants orthodoxes traditionnels, bien que les musicologues aient aujourd’hui beaucoup relativisés l’importance de cet apport. Si l’on ajoute à cela la nationalité quelque peu intrigante de Pärt, tout cela contribua à faire du compositeur un artiste exotique apte à plaire au public.

Le mythe Pärt fut aussi renforcé par les quelques rares photos du compositeur diffusées par ECM. Il y apparaît souvent modeste, effacé et pieux. Sa barbe et son crâne dégarni lui donnaient même l’allure monacale. L’opération a du reste parfaitement fonctionné : des journaux n’ont plus hésité à qualifier ensuite Pärt de « chaman » ou de « druide » lorsqu’ils évoquèrent sa musique.

 Pourtant, Pärt n’est pas tout à fait cet ermite qui composerait seul dans des monastères isolés, à la lumière d’une bougie. Pärt connut certes une période de huit ans de réflexion sur son style à partir de la censure de son Credo en 1968. La période fut « silencieuse », selon ses termes. Il en profita notamment pour étudier le chant grégorien et médiéval. Mais il ne s’arrêta pas de composer pour autant, comme l’on l’écrit pourtant souvent lorsque l’on évoque l’émergence de son style, le tintinnabuli. Pour continuer à faire vivre sa famille, il composa durant ce laps de temps des musiques pour des films estoniens.

 L’image d’ascète d’Arvo Pärt, qui n’est pas totalement usurpée chez cet homme assez discret, doit donc être relativisée. ECM Records a tout intérêt à ne pas démentir ces rumeurs ; construire un fantasme Pärt participe à sa renommée.

Star choyée

 Il ne faut pas oublier que Pärt est l’une des stars du label, et à ce titre particulièrement choyée. Depuis le premier grand succès commercial de leur collaboration (la sortie du magnifique Te Deum en 1993), des opérations marketing bien rodées sont organisées par ECM avant chaque nouvel « album » : critiques positives d’artistes reconnus, sorties massives d’albums, envois aux critiques, négociations avec les radios…

 Mais il serait faux d’affirmer que la relation entre Pärt et Eicher est uniquement commerciale. La maison de disque sut résister de temps en temps aux pressions du marché. De nombreuses répétitions ont lieu avant les enregistrement, et la maison de disque laisse toujours à Pärt le temps qu’il faut pour préparer les musiciens.

 La collaboration entre Pärt et ECM aura en tout cas plus que porté ses fruits. La musique de Pärt est aujourd’hui connue du monde entier. Beaucoup de gens l’ont entendu pour la première fois dans des films, tels que There will be blood ou Raisons d’état. Autre exemple, le bouleversant Cantus in memoriam of Benjamin Britten utilisé par Michael Moore pour introduire son documentaire Fahreinheit 9/11, à ce jour documentaire américain le plus vu dans le monde.

La musique d’Arvo Pärt aurait-elle connu une telle renommée sans sa collaboration avec ECM ? On est en droit d’en douter.



Footnotes    (↵ returns to text)
  1. Ceux sur Proust et Tocqueville sont particulièrement bons.
  2. L'Estonie devint indépendante en 1991.

juil
05

« Il y a une montée du fait religieux dans les entreprises »

C’est par ces mots que Lionel Honoré, professeur de gestion à l’Institut d’études politiques de Rennes, motive l’existence toute récente de l’Observatoire du fait religieux en entreprise (OFRE).

Lionel Honoré, responsable de l’Observatoire du fait religieux en entreprise

Fondé l’année dernière et rattaché à cet IEP, cet observatoire rassemble des professeurs de gestion/économique mais aussi des théologiens ou des sociologues. Preuve de l’intérêt qu’on lui porte, l’Ofre a signé lundi un partenariat d’importance avec Randstad, deuxième entreprise mondiale de services en ressources humaines.

L’Ofre n’a pas encore publié d’études à ce jour, mais un premier rapport annuel sur l’état du fait religieux en entreprise est prévu vers novembre. En attendant un décryptage approfondi de ce rapport sur mon blog cet automne (oui oui), je vous propose une interview avec Lionel Honoré, fondateur et responsable de cet observatoire.

Comment l’idée de cet observatoire vous est-elle venue ?

Elle est venue des discussions que j’ai eues avec des collègues chercheurs. Nous sommes d’accord pour constater qu’il y a une montée du fait religieux dans les entreprises. Cela se fait par l’intermédiaire des employés qui revendiquent leur religion sur leur lieu de travail mais aussi par l’intermédiaire des religions elles-mêmes, qui portent un regard bien à eux sur le monde de l’entreprise. C’est particulièrement le cas du côté de l’islam et du christianisme. La doctrine sociale de l’Église chrétienne a ainsi des analyses de plus en plus raffinées et intelligentes sur le monde de l’entreprise, se montrant parfois très critique à son égard. C’est d’ailleurs l’un des axes d’études futurs de notre observatoire : le regard que portent les religions sur l’entreprise.

Certains managers peuvent avoir du mal à appréhender la question religieuse dans leurs entreprises. La création de cet observatoire viendrait-elle aussi d’une demande de leur part ?

Oui, c’est clairement le cas. Intégrer le religieux dans leur méthodes de management est aujourd’hui une obligation pour eux, puisque les employés cherchent de plus en plus dans le travail un épanouissement personnel. C’est une logique différente de celle qui avait court avec le travailleur des 30 glorieuses. Lui travaillait avant tout pour nourrir sa famille.

Les managers d’aujourd’hui sont donc obligés, pour que leurs employés soient plus efficaces, de bien mieux prendre en compte leur personnalité et leurs motivations. Cela passe entre autres par une meilleure connaissance de leurs valeurs religieuses. C’est une vision plus réaliste et plus humaniste du management. Les managers se rendent bien compte que les ouvriers ne sont plus seulement des machines, que l’homme a aussi une richesse intérieure.

« Un manager doit parvenir à faire travailler ensemble des gens qui n’ont pas les mêmes valeurs religieuses »

Qu’est-ce que la signature avec l’institut privé Randstad va changer ?

Ce partenariat nous ouvre des terrains ; il nous permettra de mener plus facilement nos entretiens et observations dans les entreprises. Mais c’est aussi un apport financier : l’institut Randstad s’est engagé à nous donner 10 000 € par an pendant 5 ans, soit peut-être un tiers du budget de l’Observatoire tel que nous l’envisageons. Pour autant, l’institut Randstad ne sera pas partie prenante sur le fond et la méthode de nos recherches.

L’institut y trouve son intérêt puisque lui-même est chargé de promouvoir l’égalité des chances et la diversité au sein des entreprises, une diversité que notre Observatoire se chargera d’observer par le biais religieux. Du reste, la diversité peut être problématique car elle pose la question de l’altérité. Un manager doit parvenir à faire travailler ensemble des gens qui n’ont pas les mêmes valeurs religieuses et culturelles. Ce sont ces situations que l’Ofre cherchera à analyser.

mai
05

Être riche comme un mormon

A l’heure où un financier mormon défie Barack Obama pour la présidence des États-Unis, penchons-nous sur les raisons du succès économique de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours.

La fortune personnelle de Mitt Romney s’élève à 200 millions de dollars.

Moins de 2% des Américains sont mormons mais leur poids économique dans la société excède largement ce pourcentage, écrit The Economist dans son édition de la semaine. Beaucoup se tournent vers la finance, à commencer par Mitt Romney, le candidat républicain qui fera face à Barack Obama. Il a fondé en 1984 Bain Capital, une firme de capital-investissement. Des 37 millions de dollars initiaux, il est parvenu à générer 200 millions grâce à des investissements judicieux, notamment dans Domino’s Pizza. Sa fortune s’élève aujourd’hui à près de 200 millions de dollars.

Mais la listes des PDG mormons ne s’arrête pas là : Eric Varvel qui est à la tête du Crédit Suisse, David Neeleman qui a fondé les compagnies aériennes à bas prix JetBlue et Azul… Notons aussi que le porte-parole de l’Église mormone en France, Dominique Calmels, est directeur financier d’Accenture, plus grand cabinet d’expertise-conseil du monde.

On apprend dans l’article de The Economist que Provo, la ville qui accueille la principale université de l’église mormone (Brigham Young, dont 98% de ses membres sont mormons) attire des centaines d’entreprises spécialisées dans les nouvelles technologies. Les recruteurs des grandes firmes financières se battent au portillon pour recruter les nouveaux diplômés de Brigham Young. Les jeunes mormons sont aussi omniprésents à la Business School d’Harvard.

Joseph Smith, fondateur du mormonisme, fut tué en 1844 par par 200 émeutiers dans une prison de l’Illinois (USA).

Quelles sont les raisons de ce succès ? Il trouve d’abord racine dans l’histoire de l’Église mormone. Les premiers mormons ont fui la côte Est au milieu du XIXe siècle pour trouver une terre où ils pourraient vivre selon leurs préceptes religieux, après l’assassinat de leur prophète Joseph Smith par des fanatiques. Ils ont alors réussi, en quelques années, à faire du désert redoutable de l’Utah un lieu où il faisait bon vivre. A la lumière de cet épisode, il apparaît que leur esprit industrieux d’aujourd’hui était à cette époque une condition nécessaire à leur survie. The Economist dresse un parallèle avec d’autres minorités industrieuses qui ont quitté leur terre natale et qui, pour survivre, ont dû travailler plus que d’autres : les juifs, les Chinois de l’étranger ou les Parsis de l’Inde.

Le missionnaire travaille 10h par jour, apprend plusieurs langues et travaille ses qualités oratoires : des qualités nécessaires à un bon businessman

Mais la théologie mormone fournit également quelques explications. Les mormons vénèrent l’organisation, Dieu ayant créé le monde à partir du chaos et non à partir de rien. Leurs textes sacrés estiment que plus un homme est riche et travaille d’arrache-pied, plus il se rapproche de la divinité. Dès l’âge de 3 ans, les jeunes mormons sont invités à se prononcer en public dans l’Église. Et à 12 ans, ils deviennent officiellement diacre ! L’éducation, encore et toujours, permet aux jeunes mormons de prendre de l’avance dès leur plus jeune âge sur leurs camarades non-mormons.

Dernier facteur, et non des moindres, le missionnariat, qui occupe une part importante des jeunes adultes mormons. A partir de 19 ans pour les hommes, 21 ans pour les femmes, les mormons partent en mission à l’étranger entre un an et demi et deux ans. Ils ne peuvent choisir leur destination, ne peuvent appeler leur famille que deux fois dans l’année et sont tenus d’évangéliser les foules 10 heures par jour, six jours par semaine. Ils doivent donc s’astreindre à une discipline très rigoureuse, un apprentissage utile pour qui veut devenir un cadre supérieur accro du travail. Ils acquièrent aussi une grande connaissance de la culture et des langues des pays dans lesquels ils sont envoyés, ce qui est toujours bon pour le business à l’international.

Ne mésestimons pas, enfin, ce que la religion mormone développe en terme de qualités oratoires chez ses fidèles. Lorsque l’on doit défendre à longueur de journée une religion qui affirme que Jésus-Christ ressuscitera aux États-Unis et règnera mille ans sur la Terre, que le Paradis se trouve dans le Missouri et qu’il faut conserver l’équivalent de trois mois de nourritures dans la cave en prévision de l’Apocalypse, il n’est pas difficile de devenir un bon commercial. Les mormons savent vendre le bon Dieu sans confession. Quid d’un produit financier complexe ?

jan
03

Nul besoin d’être protestant pour être un bon capitaliste

A mesure que la crise de l’euro s’éternise, les journalistes s’arrachent les cheveux. Il arrive un moment où, dans leurs articles sur le sujet, tout fleure bon le déjà-vu et le rébarbatif. Une fois évoqués les raisons qui ont conduit au marasme, les arguments des pro et anti-euros ou encore les solutions pour s’en sortir, il ne reste plus grand chose.

C’est là que l’angle de la religion peut se révéler utile. La religion est réputée intemporelle, inactuelle, dépassant l’horizon fermé du court terme. Quoi de plus approprié donc, lorsque l’on désire prendre du recul sur un problème très ancré dans l’ère du temps, que de l’aborder sous son aspect religieux ?

Mais attention : les questions religieuses sont par définition complexes et ne laissent aucune place aux approximations et aux généralisations. Alain Frachon, directeur éditorial de quotidien Le Monde, s’est essayé à l’exercice et livre une analyse originale de la crise dans un texte publié le 22 décembre et intitulé « et Dieu, dans la crise de l’euro? ». Extraits:

Fille de pasteur, Angela Merkel a le sens du péché, comme beaucoup de ses compatriotes. Il y a une manière allemande de parler de l’euro qui fleure bon l’influence du Temple. (…) On y décèle un soupçon de volonté de punir, et, en creux des prescriptions de la politique économique, la dialectique du péché et de son expiation. (…) C’est autant au titre de la morale qu’en souvenir des traumatismes laissés par l’inflation dans l’Allemagne d’avant-guerre que Berlin se refuse à user d’une arme qui a fait ses preuves aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne : la monétarisation de la dette »

Ce dernier terme désigne l’achat de la dette par la Banque centrale européenne à des taux avantageux (ce qu’elle n’est pas autorisée à faire selon ses statuts) afin d’éviter de payer des taux d’intérêt faramineux fixés par les marchés. Les Allemands ne veulent absolument pas que cela se produise, par crainte de l’aléa moral. C’est l’idée selon laquelle les pays en difficulté économique seraient incités à ne pas se réformer si on les inondait de crédits à bas coût. L’Allemagne pense qu’un bon coup de règle sur les doigts, dans ce cas précis des taux d’intérêts croissants fixés par le marché, serait plus efficace.

Max Weber, sociologue allemand de la fin du XIXe siècle qui démontre l'influence du protestantisme dans le développement du capitalisme.

L'influence de la morale protestante dans la politique économique allemande est-elle aussi importante qu'Alain Frachon le défend ? Si l'on se cantonne à l'analyse du sociologue allemand Max Weber, la réponse tendrait vers le oui. L'on sait en effet, depuis la publication en 1904 de son étude devenue classique, "L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme", que les pays protestants représentent un terreau propice au développement du capitaliste. Observant que les protestants allemands du XIXe siècle étaient plus prospères que leurs camarades catholiques, Weber en donna une explication religieuse.

Tournés vers l'ascétisme et la rigueur, les protestants auraient tendance à travailler plus dur, en raison notamment de leur croyance en la prédestination (Dieu aurait déjà décidé du salut de chaque homme à leur naissance). Pour les protestants, cela signifie qu'ils ne peuvent jamais être certains qu'ils seront sauvés par Dieu. Pour le découvrir, ils doivent observer les signes que leur enverrait le Démiurge. Les entrepreneurs protestants tâchent donc de bien diriger leur entreprise, car le succès pourrait bien signifier que Dieu les a choisi.

Publicité réalisée en 1631 par la colonie britannique de Virginie, en Amérique, pour attirer de la main-d'oeuvre dans les plantations de tabac.

Une autre explication réside dans leur conception très rigoriste du péché. The Economist rappelait dans un article passionnant sur les relations entre foi et économie qu'il n'existe pas de rituel d'absolution des péchés dans la foi protestante. Le pardon ne leur est pas octroyé aussi facilement que dans la religion catholique.

Enfin, Weber soulignait que l'a priori négatif des protestants vis-à-vis de l'argent, dût-il être durement gagné, les incitait à le réinvestir massivement. C'est là l'essence même du capitalisme, qui est de réaliser du profit. Pour en dégager, il faut des investissement permanents. Tout concorde, en somme, pour que le protestantisme soit bien le porte-étendard du capitalisme.

C'est avant tout l'éducation et les institutions politiques qui déterminent la réussite économique

Pourtant, cette relation de cause à effet est loin d'être satisfaisante. Weber lui même n'a jamais mis en avant la religion comme seul facteur explicatif du social et de l'économie. Un exemple contemporain simple : aujourd'hui, le länder le plus riche d'Allemagne se trouve être la Bavière. Il est aussi le plus catholique (56% de la population).

Revenus moyens des ménages de chaque Länder allemand sur un an.

Pour comprendre ce paradoxe, il faut se tourner vers l'analyse plus fine proposée par Sascha Becker, professeur à l'université britannique de Warwick, et citée par The Economist. Elle estime que la suprématie des protestants allemands du XIXème siècle s’expliquait par leur volonté d'instruire leurs enfants. Ces derniers devaient être capables de lire et de comprendre la Bible. Or, l'équation est vieille comme le monde : + d'éducation = + de prospérité. L'instruction était la clé de la réussite des protestants allemands, plus en tout cas qu'une espèce d'ethos incertain, consubstantielle au protestantisme. La preuve : pour un niveau équivalent d'éducation, les protestants et les catholiques connaissaient une réussite tout à fait semblable selon Sascha Becker.

A l'autre extrémité du spectre, les orthodoxes, eux, souffrent d'une mauvaise réputation de
gestionnaire. En cause : leur attitude charitable et tolérante vis-à-vis du péché. "Il n'est pas homme vivant qui ne pêche", affirme l'une de leurs prières pour les morts. En substance : personne n'est parfait, il nous faut l'accepter. Cette vision favoriserait leur laisser-aller, et donc, pour certains esprits fièvreux, l'incapacité de la Grèce à endiguer aujourd'hui la corruption et le creusement de la dette publique.

Le lien est tentant, surtout lorsque l'on sait à quel point les Grecs sont attachés à la religion orthodoxe : 96% de la population, selon les chiffres officiels !

Mais encore une fois, le seul facteur religieux n'explique pas tout. The Economist soulignait que les Américains d'origine grecques réussissent très bien sur le sol américain. Nombre d'entre eux deviennent hommes d'affaires, et leur affiliation à la religion orthodoxe reste le plus souvent intact. Exemple : l'un des deux PDG du groupe américain Fox Entertainment, Jim Gianopulos, fréquente la cathédrale orthodoxe grecque Saint Sophia à Los Angeles.

Ce sont les lois et les institutions politiques qui expliquent le degré de prospérité d'un pays, plus que la religion en elle-même. Les Etats-Unis ne sont pas miné dans les mêmes proportions que la Grèce par l'évasion fiscale et la corruption, et connaît un régime politique quasi-inchangé depuis plus de 200 ans. Le pays offre donc des conditions bien plus favorables à la réussite économique que la Grèce.

La religion ne peut donc être à elle seule un facteur d'explication à la réussite économique. Il faut tenir compte des contingences historiques, politiques et sociales. N'oublions pas enfin que chaque religion est parcourue en son sein d'une multitude de courants qui interprètent à leur manière les enseignements de Dieu (les chiites et les sunnites dans l'islam, les évangélistes, pentecôtistes, calvinistes, etc. chez les protestants...). Il est donc toujours très périlleux d'associer une religion à des comportements économiques prétendument immuables qu'adopteraient ses fidèles.

jan
02

La provocation, via le religieux, peut-elle rapporter gros ?

Vous ne l’avez probablement pas vu, mais vous en avez certainement entendu parler. Je veux parler de la pièce Golgota Picnic de l’hispano-argentin Rodrigo Garcia, qui se jouait au théâtre du Rond-Point à Paris du 8 au 17 décembre.

Golgota Picnic, la pièce de théâtre qui scandalise la chrétienté.

Après la perturbation de la pièce à Toulouse en novembre, d’aucuns redoutaient de nouvelles actions coup de poing lors de la première parisienne de Golgota Picnic. La présence massive de policiers devant le théâtre les en a empêché.

N’ayant pas vu la pièce, je ne me prononcerais pas sur les qualités artistiques de la pièce, ni sur son éventuel caractère « blasphématoire »(1). Peu importe, ce n’est pas mon propos. Ce qui a retenu mon attention, c’est cette information : la pièce se jouera tous les soirs à guichet fermé jusqu’au 17 décembre.

La publicité indirecte que créé la controverse ne fait qu’attiser la curiosité du public, pour une raison simple: les gens se doivent de voir la pièce avant de s’en faire une opinion. L’argument principal des partisans de Rodrigo Garcia, et qui n’est du reste pas illégitime, est en effet le suivant : « tu ne peux pas critiquer la pièce si tu ne l’as pas vu ».

D’un autre côté, de nombreuses personnes désireuses de défendre ce qu’elles estiment être une atteinte à la liberté d’expression et la laïcité achètent leur place pour exprimer leur soutien à l’artiste. Dans la même veine, Charlie-Hebdo, dans son numéro du 7 décembre, appelait leurs lecteurs à « soutenir le théâtre et la culture contre l’obscurantisme » en manifestant le soir de la première devant le théâtre contre les chrétiens intégristes.

Peu importe finalement les motivations de chacun dans cette escalade idéologique où la valeur artistique de la pièce proprement dite est occultée ; le résultat à retenir, c’est que l’artiste et le théâtre qui accepte de jouer sa pièce sont économiquement gagnant.

Jean Clair, membre de l'Académie française et pourfendeur de l'art contemporain.

Cette situation me rappelle un article de Jean Clair paru dans le Monde en octobre 2010 : « contre l’art des traders ». Cet ancien directeur du musée Picasso et membre de l’Académie française, devenu très critique du monde artistique contemporain, y dénonçait ces artistes passés du « culturel au culte de l’argent ». Il fustigeait la surenchère gore et scatophile de nombreux artistes prêts à tout pour mieux se faire connaître et ainsi vendre leurs œuvres. Il citait Marc Quinn, qui réalisa un buste fait de son propre sang congelé, ou encore Gasiorowski, qui utilisait ses excréments pour toute peinture.

La critique pourrait s’appliquer à Golgota Picnic ou sur le concept du visage du fils de Dieu. On peut y déceler la mécanique du buzz : provoquer, choquer, amuser via une vidéo ou une image choc pour mieux mettre en valeur un site internet, une marque ou, en l’occurrence, l’artiste.

Un titre charmant de la part de Rodrigo Garcia.

Mais la situation semble un peu plus compliqué qu’elle n’y paraît. Il apparaît évident que nombre d’artistes provocants sont honnêtes dans leur travail, dans le sens où ils croient fermement en ce qu’ils réalisent. Ce qui est d’ailleurs probablement le cas de Rodrigo Garcia, qui n’en n’est pas à son coup d’essai dans la provocation. Il suffit pour s’en convaincre de ne relever que certains titres de ses œuvres écrites antérieures, d’une grande profondeur : « Vous êtes tous des fils de pute », « C’est comme ça et me faites pas chier » ou « Goya. Je préfère que ce soit Goya qui m’empêche de fermer l’oeil plutôt que n’importe quel enfoiré ».

Piss Christ (1987), d'Andres Serrano

Pour prendre un autre exemple, la constance d’un André Serrano dans la scatophilie est à ce titre admirable. Rappelez-vous, Andres Serrano, cet artiste qui s’est fait connaître en 1989 aux Etats-Unis pour son Piss Christ (photo d’un crucifix plongé dans l’urine et le sang, endommagé en avril 2011 par des catholiques intégristes français à Avignon).

L’homme est un artiste prolifique. Il avait réalisé pour une exposition à New York en 2008 66 photos de fèces animales et humaines. Si vous êtes intrigués par la finalité de ce travail, je vous recommande la lecture de cet article drolatique (en anglais). Ses autres photos représentent du sperme mêlé de sang, des cadavres entreposés à la morgue ou encore des prostituées réalisant des fellations. Dans l’article cité plus haut, l’homme explique bien le but de toute cela : « faire quelque chose de provocant, même pour moi ». On ne peut pas reprocher à Serrano de ne pas rester fidèle à ses convictions.

Un procédé pas toujours productif

Il faut toutefois nuancer ; la provocation via le religieux ne garantit pas systématiquement un retour sur investissement. En témoigne le triste incendie des locaux de Charlie-Hebdo, le 2 novembre dernier, alors que l’hebdomadaire satirique avait décidé le temps d’un numéro de faire de Mahomet le rédacteur en chef du journal.

Prenons enfin le cas de la dernière campagne publicitaire de Benetton, qui consistait notamment en un photomontage du pape Benoît XVI embrassant un imam. L’image avait finalement été retirée à la demande du Vatican.

Un publicitaire, Frank Tapiro, interrogé par le quotidien Le Parisien le 18 novembre dernier, estimait que la provocation, dans ce cas précis, ne faisait plus vendre.

« Aujourd’hui la marque Benetton n’existe plus qu’au travers de ses publicités qui font scandale. Ses produits ne se vendent plus. Car sa publicité n’a pas mis en valeur ses produits. Au contraire, elle a fini par tuer la marque. Le nom de Benetton est resté célèbre, mais il a été assimilé à des images choquantes et cyniques ».

La marque connaît en effet des difficultés économiques depuis quelques temps, avec une chute de 33% de ses bénéfices le mois dernier. La provocation accuse certainement des limites.

(1) Voici quelques éléments de la pièce, tirés de la critique du Parisien, pour vous en donner une image générale : « quatre hommes et une femme se filment avec un caméscope sur une scène tapissée de hamburgers. Tout en déclamant des sentences sur le MP3, les courts de tennis, les brunchs, la folle équipe se couvre la tête de poireaux et de carottes, empile des vers de terre vivants, fabrique des steaks hachés, se shampouine entièrement nus, vomit en gros plan ». S’agissant du religieux, « le Christ est « fou », la religion chrétienne oppressante et aliénante. Pour finir, un pianiste nu joue « les Sept Dernières Paroles du Christ » de Haydn pendant quarante minutes ».

(texte initialement publié le 11 décembre 2011 sur l’ancienne adresse de mon blog)

jan
02

Bienvenue !

Avant tout, soyez les bienvenus sur ce blog.

Je m’appelle Pierre Wolf-Mandroux et je suis étudiant au Centre de formation de journalistes (CFJ). Intrigué par l’économie et le capitalisme en ce qu’ils déterminent des pans entiers de notre existence, je suis également frappé par son amoralité apparente. Pour réaliser du profit, tous les coups semblent permis. La sagesse populaire ne s’y trompe pas et résume l’idée en un dicton : l’argent n’a pas d’odeur.

Mais les religions se défient de l’adage, puisque leur fonction est de s’interroger sur le sens et la morale qu’apportent chaque homme à ses actions, dans quelque domaine que ce soit. L’économie n’échappe pas à cette règle.

C’est cette vision que porte le sacré sur l’économie qui a motivé ma décision d’ouvrir ce blog. Que l’on soit croyant ou non, il me semble que les religions ont encore aujourd’hui leur mot à dire, en particulier sur l’économie. Elles peuvent porter sur la question une vision méconnue et alternative, et ainsi éclairer l’économie d’une lumière nouvelle.

Je m’emploierai à détailler les initiatives prises par les hommes de foi pour « moraliser le capitalisme », ainsi que leurs visions sur l’actualité économique et l’argent en général. J’essaierai, pour ce faire, de parcourir un large éventail de religions. Toutefois, étant moi-même catholique, il est à craindre que je privilégie parfois un peu plus le christianisme dans mes articles. Non pas par ostracisme, mais tout simplement parce que je connais mieux cette religion que les autres. En parlant moins des autres religions, j’éviterai donc de dire trop de bêtises…

J’espère de tout coeur que ce blog vous permettra d’apprendre des choses nouvelles. N’hésitez pas à me contacter si vous avez des questions ou si vous repérez des approximations de ma part, ce qui ne manquera pas d’arriver. Bonne visite !

(texte initialement publié le 5 décembre 2011 sur l’ancienne adresse de mon blog)