Le compositeur Arvo Pärt entretient une relation symbiotique avec sa maison de disques ECM Records. Et lucrative.
Je ne prends pas beaucoup de risques en affirmant que l’Estonien Arvo Pärt est certainement l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle. Voire du XXIe siècle : l’homme, né en 1935, est en effet toujours vivant. J’ai tiré l’essentiel de ce qui va suivre de The Cambridge Companion to Arvo Pärt, le livre le plus complet et le plus récent (2012) sur le compositeur. Écrit par des universitaires, il se révèle passionnant et très accessible, comme tout livre de cette belle collection qu’est The Cambridge companion to
[1]. Malheureusement, il n’est disponible qu’en anglais.
Parler de business autour d’un compositeur majeur, la chose se conçoit, mais quel rapport avec le sacré, me diriez-vous ? Et bien la musique de Pärt est dans son immense majorité de la musique sacrée. D’obédience orthodoxe, Pärt est un homme profondément religieux. Ceci lui valu d’ailleurs quelques soucis avec le régime soviétique dans ses jeunes années[2]. L’URSS ne goûtait pas beaucoup le divin ; il faisait concurrence à l’idéal marxiste, lui aussi placé au-dessus de tout. Dès les années 60, Arvo Pärt décrivait pourtant sa musique comme « la quête de la vérité, de la pureté, en fait la quête de Dieu ». Il est peu surprenant dès lors que l’une des ses œuvres à caractère religieux, Credo (1968), fut rapidement interdite de diffusion et de circulation.
Début de la collaboration avec ECM Records
Cette censure fut le point de départ d’une longue réflexion de Pärt sur sa musique. En 1976, soit huit ans plus tard, il inaugura un système unique et minimaliste de composition qui le rendit célèbre : le tintinnabuli (du latin tintinnabulum : cloche). Peu après, en 1980, Pärt s’installa en Europe de l’Ouest pour se dérober aux pressions du régime communiste.
C’est en 1984 que Pärt commence sa collaboration jamais rompue depuis avec ECM Records, maison de disque munichoise. Le fondateur d’ECM Records, Manfred Eicher, raconta que son premier contact avec la musique de Pärt se fit au volant de sa voiture en 1977. Il serait tombé par hasard à la radio sur un enregistrement de Tabula Rasa. Il se serait immédiatement arrêté pour l’écouter et aurait ensuite tout entrepris pour connaître Pärt et son œuvre. Il compara l’écoute de Tabula Rasa à « une météorite tombé du ciel », rien que ça. Ceci dit, comment ne pas lui donner raison ?
Mais cet émerveillement ne se fit pas qu’à sens unique. Une fois mis en contact avec Manfred Eicher, Pärt ne fut pas en reste devant la qualité du label. ECM compte dans ses rangs l’une des chorales les plus douées au monde, the Hilliard Ensemble, ainsi que de remarquables ingénieurs du son. Pärt, lui-même ancien ingénieur du son à la radio estonienne, fut enchanté par la qualité du label. Du jour où Pärt entendit pour la première fois ECM enregistrer ses compositions, il déclara que tous ses doutes sur sa musique avaient enfin été levés. L’interprétation, le chant, l’intonation ;« Tout était parfait » pour Pärt.
Le mythe du « moine » Pärt façonné par son label
C’est aussi à cet instant que le label commença à façonner le mythe Arvo Pärt, qui n’était jusqu’alors connu que de quelques initiés. Dans le livret accompagnant le premier disque réalisé conjointement par ECM et Pärt, Tabula Rasa (1984), le critique Wolfgang Sandner décrivit la musique de Pärt comme mystique et sa technique de composition comme « secret et inconnue ». Dès ce moment, l’image d’ascète religieux ne quitta plus le compositeur orthodoxe, notamment dans les commentaires des médias. Ce premier livret façonna durablement l’image que les gens se firent d’Arvo Pärt.
Le livret rapprocha aussi sa musique avec les chants orthodoxes traditionnels, bien que les musicologues aient aujourd’hui beaucoup relativisés l’importance de cet apport. Si l’on ajoute à cela la nationalité quelque peu intrigante de Pärt, tout cela contribua à faire du compositeur un artiste exotique apte à plaire au public.
Le mythe Pärt fut aussi
renforcé par les quelques rares photos du compositeur diffusées par ECM. Il y apparaît souvent modeste, effacé et pieux. Sa barbe et son crâne dégarni lui donnaient même l’allure monacale. L’opération a du reste parfaitement fonctionné : des journaux n’ont plus hésité à qualifier ensuite Pärt de « chaman » ou de « druide » lorsqu’ils évoquèrent sa musique.
Pourtant, Pärt n’est pas tout à fait cet ermite qui composerait seul dans des monastères isolés, à la lumière d’une bougie. Pärt connut certes une période de huit ans de réflexion sur son style à partir de la censure de son Credo en 1968. La période fut « silencieuse », selon ses termes. Il en profita notamment pour étudier le chant grégorien et médiéval. Mais il ne s’arrêta pas de composer pour autant, comme l’on l’écrit pourtant souvent lorsque l’on évoque l’émergence de son style, le tintinnabuli. Pour continuer à faire vivre sa famille, il composa durant ce laps de temps des musiques pour des films estoniens.
L’image d’ascète d’Arvo Pärt, qui n’est pas totalement usurpée chez cet homme assez discret, doit donc être relativisée. ECM Records a tout intérêt à ne pas démentir ces rumeurs ; construire un fantasme Pärt participe à sa renommée.
Star choyée
Il ne faut pas oublier que Pärt est l’une des stars du label, et à ce titre particulièrement choyée. Depuis le premier grand succès commercial de leur collaboration (la sortie du magnifique Te Deum en 1993), des opérations marketing bien rodées sont organisées par ECM avant chaque nouvel « album » : critiques positives d’artistes reconnus, sorties massives d’albums, envois aux critiques, négociations avec les radios…
Mais il serait faux d’affirmer que la relation entre Pärt et Eicher est uniquement commerciale. La maison de disque sut résister de temps en temps aux pressions du marché. De nombreuses répétitions ont lieu avant les enregistrement, et la maison de disque laisse toujours à Pärt le temps qu’il faut pour préparer les musiciens.
La collaboration entre Pärt et ECM aura en tout cas plus que porté ses fruits. La musique de Pärt est aujourd’hui connue du monde entier. Beaucoup de gens l’ont entendu pour la première fois dans des films, tels que There will be blood ou Raisons d’état. Autre exemple, le bouleversant Cantus in memoriam of Benjamin Britten utilisé par Michael Moore pour introduire son documentaire Fahreinheit 9/11, à ce jour documentaire américain le plus vu dans le monde.
La musique d’Arvo Pärt aurait-elle connu une telle renommée sans sa collaboration avec ECM ? On est en droit d’en douter.






l faut toutefois nuancer ; la provocation via le religieux ne garantit pas systématiquement un retour sur investissement. En témoigne le triste incendie des locaux de Charlie-Hebdo, le 2 novembre dernier, alors que l’hebdomadaire satirique avait décidé le temps d’un numéro de faire de Mahomet le rédacteur en chef du journal.
Prenons enfin le cas de la dernière campagne publicitaire de Benetton, qui consistait notamment en un photomontage du pape Benoît XVI embrassant un imam. L’image avait finalement été retirée à la demande du Vatican.